À tout juste 18 ans, Alp Karadogan s’est déjà imposé comme l’un des visages les plus saisissants de la relève britannique en aviron. Jeune rameur à la morphologie impressionnante — il mesurait déjà 2,01 m avant ses 15 ans et s’élève aujourd’hui à 2,06 m — il collectionne les trophées avec une aisance et une constance qui forcent l’admiration. Deux victoires à la Henley Royal Regatta, dont une glanée alors qu’il n’avait que 15 ans, un titre mondial junior en 2023, une médaille d’argent en 2024, deux titres nationaux, deux victoires à la Head of the Charles, et une présence systématique parmi les meilleurs rameurs juniors du pays.

L’histoire d’Alp Karadogan dans l’aviron commence véritablement à St Paul’s School, institution londonienne dont la réputation dans le monde de l’aviron n’est plus à faire. C’est là que le jeune rameur attire très tôt l’attention de Bobby Thatcher, ancien rameur olympique, devenu un entraîneur respecté pour son exigence, son œil pour repérer les talents et sa capacité à bâtir des équipages capables de briller au plus haut niveau. En 2022, Thatcher l’approche personnellement, convaincu qu’il possède un potentiel exceptionnel, malgré son manque d’expérience et les limites techniques naturelles d’un adolescent encore en apprentissage. La saison s’annonçait particulière : l’effectif senior était réduit, et plusieurs jeunes J16 et J15 seraient nécessaires pour constituer un « first eight » compétitif. Dans ce contexte, l’idée d’intégrer un rameur de 15 ans à un bateau de Henley relevait de l’audace — voire d’un pari. Mais Thatcher, d’après ses standards habituels, ne donne jamais de garantie formelle. Il veut voir, tester, éprouver. Et très vite, Karadogan lui montre suffisamment de qualités pour être lancé dans le grand bain.
Sa première campagne à la Henley Royal Regatta ne ressemble à aucune autre. Le moment le plus marquant survient face à Shiplake, dans un duel où St Paul’s se retrouve mené d’une longueur après seulement une minute de course. Conscient du danger, sans doute encore un peu naïf dans la gestion du rythme mais déjà animé par une détermination brute, le jeune Karadogan décide d’accélérer violemment après 600 mètres, lançant un sprint totalement inhabituel à ce stade de la course. Pendant plus d’une minute, il produit un effort colossal, sans que l’écart ne se réduise. À mi-parcours, le cox James Trotman déclenche un appel collectif décisif. Le bateau se soulève, retrouve un second souffle, et entame une remontée progressive, siège par siège. À l’arrière, le jeune Alp continue d’appuyer, jusque dans un état de quasi-épuisement. St Paul’s finit par s’imposer d’une longueur, au terme d’un effort héroïque qui laisse Karadogan littéralement vidé, effondré dans une chaise durant une heure après la course. Ce jour-là, il comprend ce qu’exige réellement ce sport ; ce jour-là, St Paul’s comprend qu’il tient un rameur d’un tempérament rare.
En parallèle, ses performances sur l’ergomètre font sensation dans le milieu. Il bat les records juniors du 2 000 m, du 5 000 m et du 30 minutes, confirmant qu’il possède une combinaison de force, de résistance et de capacité aérobie hors norme. Ces chiffres attirent l’attention des recruteurs universitaires américains et, bien sûr, des sélectionneurs britanniques.
Trois années en équipe nationale, trois médailles mondiales et une empreinte déjà historique
La trajectoire d’Alp Karadogan en sélection britannique est à l’image de tout ce qu’il a entrepris auparavant : intense, rapide et marquée par une exigence de performance constante. Il découvre le niveau international en 2023, lors des Mondiaux juniors de Paris, où il conclut sa première campagne avec une médaille d’or dans le huit. Dès la première année, il s’impose dans un rôle clé, capable de stabiliser le bateau et de produire un effort homogène sur toute la distance. En 2024, il revient pour une deuxième campagne mondiale au Canada, cette fois en quatre sans barreur, et décroche l’argent après une course serrée. Déjà, les observateurs soulignent sa polyvalence et sa capacité à s’intégrer dans des configurations techniques très différentes.
Mais c’est lors de sa troisième et dernière année junior, en 2025, que Karadogan écrit le chapitre le plus marquant de son parcours. Aligné en deux sans barreur avec son coéquipier Patrick Wild — un rameur avec lequel il a partagé des centaines d’heures d’entraînement à St Paul’s — le duo britannique fait figure de favori naturel à Trakai, en Lituanie. Leur principal avantage ne réside pas seulement dans la puissance brute ou l’expérience internationale, mais dans un élément souvent absent des paires juniors sélectionnées par les nations majeures : le temps passé ensemble. Leur cohésion est réelle, construite, éprouvée.
La finale offre un scénario dramatique. Longtemps devancés par l’Australie, Wild et Karadogan restent en embuscade, sans jamais décrocher. Ce n’est qu’à l’approche des 500 derniers mètres qu’ils déclenchent une accélération décisive, maîtresse dans son timing, irrésistible dans son intensité. Ils passent devant, résistent au retour australien dans les derniers coups de rame— malgré Wild “qui commence à exploser dans les cinq derniers coups” — et franchissent la ligne en 7:02.22, décrochant la médaille d’or. Un succès qui résonne particulièrement fort puisque le Royaume-Uni n’avait plus gagné le deux sans barreur aux Mondiaux U19 depuis 1988, année où Tim Foster et Matthew Pinsent inscrivaient leur nom pour la première fois dans l’histoire. Cette victoire parachève l’un des plus beaux parcours juniors de ces dernières années. Trois participations mondiales, trois médailles, dont deux en or : la statistique suffit à dire à quel point Karadogan a marqué son époque, et pourrait marquer les suivantes également.
La présence de Matthew Pinsent parmi les observateurs n’a rien d’anodin. Quatre fois champion olympique et figure monumentale de l’aviron britannique, Pinsent reste l’un des modèles les plus inspirants pour toute une génération. Voir une légende de ce calibre s’intéresser à l’ascension d’Alp Karadogan donne d’ailleurs une dimension particulière à son parcours, comme un signe précoce de son potentiel à long terme.
L’aviron demeure un sport où la réussite se construit d’abord à travers le collectif, mais certains athlètes possèdent cette capacité rare à transformer une équipe entière. À seulement 17 ans, Alp Karadogan montre déjà des qualités qui pourraient marquer durablement l’aviron britannique. Et si son histoire ne fait que commencer, elle laisse imaginer un futur où son impact pourrait se faire sentir bien plus vite qu’on ne l’imagine.