À quelques jours du coup d’envoi du Tournoi des 6 Nations, Steve Borthwick a dévoilé très tôt sa composition pour affronter le Pays de Galles à Twickenham. Une équipe d’Angleterre remodelée, ambitieuse, et surtout marquée par un choix fort : la titularisation d’Henry Arundell à l’aile gauche. À 23 ans, l’ancien prodige des London Irish retrouve une place de titulaire en sélection, pour la première fois depuis la Coupe du monde 2023.

Une composition audacieuse pour lancer le Tournoi
L’Angleterre abordera son premier match du Tournoi avec une composition qui ne manque pas de surprendre, à commencer par une décision lourde de symboles : Maro Itoje débutera sur le banc. Une première depuis de très nombreuses années pour le deuxième ligne, cadre absolu de la sélection anglaise. Si ce choix s’explique en partie par des raisons humaines – Itoje ayant récemment perdu sa mère et manqué le début du rassemblement – il illustre aussi la volonté de Steve Borthwick de gérer ses leaders différemment et d’installer une profondeur d’effectif capable de maintenir une intensité constante sur 80 minutes, surtout dans cette édition du tournoi qui aura lieu en 6 semaines au lieu des 7 des éditions précédentes.
Cette gestion se retrouve dans la composition du banc, extrêmement dense. Six avants y figurent, dont plusieurs joueurs d’expérience internationale majeure. Cinq d’entre eux ont participé à la tournée des Lions britanniques et irlandais l’hiver dernier, preuve que l’Angleterre compte frapper fort dans l’impact et l’usure physique. Tom Curry, Luke Cowan-Dickie, Henry Pollock ou encore Itoje lui-même forment la “bomb squad” capable de faire basculer la rencontre après l’heure de jeu, tactique utilisée par Borthwick depuis plusieurs matchs maintenant.
Derrière, Borthwick a également opéré des choix structurants. Le repositionnement de Tommy Freeman au centre, en numéro 13, aux côtés de son coéquipier de Northampton Fraser Dingwall (12), est l’un des axes majeurs de cette nouvelle configuration. Freeman, longtemps utilisé sur l’aile, poursuit ainsi sa mue vers un rôle plus axial, où sa puissance, sa vitesse et sa capacité à casser les lignes peuvent s’exprimer différemment. Cette association, déjà vue en club a été vue en sélection à deux reprises, contre l’Australie lors de la tournée d’Automne et lors du dernier tournoi, justement contre les Gallois.
Ce choix a toutefois une conséquence directe : il libère une place sur l’aile. Une opportunité saisie par Henry Arundell, redevenu sélectionnable depuis l’été après son retour en Angleterre. Son passage en France, au Racing 92, l’avait temporairement éloigné du XV de la Rose, la fédération anglaise interdisant la sélection des joueurs évoluant à l’étranger. De retour sur le sol anglais et désormais joueur de Bath, Arundell voit sa trajectoire internationale reprendre vie, au moment même où l’Angleterre cherche à injecter davantage de vitesse et d’imprévisibilité dans son jeu.
La titularisation d’Henry Arundell ne sort pas de nulle part, mais elle reste un choix fort tant le parcours du joueur a été sinueux ces deux dernières saisons. Son expérience en France, au Racing 92, résume à elle seule le paradoxe Arundell. Capable d’éclairs de génie absolus, à l’image de son triplé lors de sa première titularisation en Top 14, il a aussi traversé de longues périodes d’invisibilité, parfois déconcertantes pour un joueur doté d’un tel arsenal athlétique.
Avec 14 essais inscrits en 26 matchs de Top 14, son bilan brut est loin d’être négatif. Mais dans un championnat exigeant, où la régularité et l’implication sans ballon sont primordiales, Arundell n’a jamais totalement convaincu sur la durée. Défensivement perfectible, parfois en difficulté sous les ballons hauts ou dans le jeu de pression, il a souvent donné l’impression d’être un joueur encore en apprentissage, cherchant sa place dans un collectif plus structuré que celui qu’il avait connu aux London Irish.
Son retour en Angleterre, et plus précisément à Bath, semble toutefois avoir marqué un tournant. Dans un environnement plus familier, Arundell a gagné en constance. Son jeu sans ballon s’est affiné, son engagement défensif s’est renforcé et son efficacité dans les zones de vérité s’est confirmée. Cette saison, il affiche déjà neuf essais toutes compétitions confondues, mais surtout une présence plus continue dans les matchs, même lorsque le ballon se fait rare.
À 23 ans seulement, Arundell reste un projet autant qu’un talent confirmé. Son explosion internationale précoce – avec notamment un essai sensationnel contre l’Australie à seulement 19 ans, puis un quintuplé contre le Chili lors de la Coupe du monde 2023 – avait peut-être créé des attentes trop grandes. Son exil français a freiné cette dynamique, mais il lui a aussi permis de grandir, de comprendre les exigences du très haut niveau et de travailler des aspects moins spectaculaires de son jeu.
Sur le plan purement tactique, sa titularisation apporte à l’Angleterre ce que Tommy Freeman ne propose pas dans le même registre : une vitesse pure, une capacité à faire la différence sur un pas, et surtout cette faculté à transformer une situation anodine en action décisive. Là où Freeman excelle par sa polyvalence, sa solidité et son intelligence de jeu, Arundell incarne le danger permanent qui oblige une défense à rester sur ses appuis.
Encore faudra-t-il que l’Angleterre parvienne à l’alimenter. Comme l’a récemment souligné Sir Clive Woodward, Arundell a trop souvent été un joueur secondaire en sélection, touchant trop peu de ballons pour réellement peser. Sa titularisation n’aura de sens que si le plan de jeu prévoit de l’utiliser pleinement, en exploitant les appels de Dingwall, les prises d’intervalle de Freeman et la qualité de jeu au pied de George Ford pour créer des situations de un-contre-un sur son aile. Une chose est sûre, même s’il profite de la blessure de Tom Roebuck pour être titulaire, une grande performance de sa part ce samedi pourrait rabattre les cartes et l’installer plus haut dans la hiérarchie des ailiers de Steve Borthwick.