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À l’image de Lucy Bull, le javelot britannique peut-il retrouver les sommets malgré la concurrence du cricket ?

Par Arthur Le Neel août 21, 2026 9 minutes read

Cet été Lucy Bull et Edward Scott ont offert au Royaume-Uni deux résultats rares au lancer du javelot lors des championnats d’Europe U18 de Rieti. La première a remporté le titre féminin avec 56,60 m, tandis que le second a décroché l’argent chez les garçons avec 70,02 m. Deux médailles qui, à elles seules, ne suffisent évidemment pas à annoncer un renouveau du javelot britannique. Mais elles posent une question plus large, dans une discipline où les meilleurs lanceurs récents viennent souvent de pays dans lesquels le cricket occupe une place majeure : le Royaume-Uni, grande nation historique de ce sport, possède t-il enfin une génération capable de réduire son retard ?

Lucy Bull a été sacrée championne d’Europe U18 cet été à Rieti (© European Athletics)

Le paradoxe britannique face aux nouvelles puissances du javelot

Le constat s’est progressivement imposé au cours des dernières années. Sans constituer une explication suffisante à lui seul, le cricket apparaît régulièrement dans le parcours ou dans l’environnement sportif de plusieurs des nations qui ont marqué le javelot mondial. Dans les Caraïbes, Anderson Peters et Keshorn Walcott en sont les exemples les plus évidents. Peters, originaire de Grenade, a été champion du monde en 2019 puis en 2022, avant de remporter le bronze olympique à Paris en 2024. Walcott, de Trinité-et-Tobago, avait quant à lui créé la surprise en devenant champion olympique dès 2012, avant d’ajouter une médaille de bronze à Rio quatre ans plus tard. En 2025, il a complété son palmarès par le titre mondial à Tokyo, devant Peters, deux médailles pour des pays, qui en cricket, feraient partie de l’équipe des West Indies

L’Asie du Sud a elle aussi profondément modifié la hiérarchie de la discipline. L’Indien Neeraj Chopra a remporté le titre olympique en 2021, puis le titre mondial en 2023, avant de prendre l’argent aux Jeux de Paris en 2024. Cette finale olympique avait été remportée par le Pakistanais Arshad Nadeem, dont le sacre a confirmé que le succès de Chopra n’était pas un phénomène isolé. Derrière ces deux figures, l’émergence d’un autre lanceur indien, Sachin Yadav à Tokyo en 2025 a apporté une nouvelle preuve de la profondeur prise par le javelot dans le sous continent indien.

En 2026, le phénomène s’est encore élargi. Le Sri-Lankais Rumesh Tharanga Pathirage occupe actuellement la tête des bilans mondiaux avec 92,62 m. Au même moment, Ben East, leader britannique de la saison avec 81,12 m, se situe à plus de onze mètres de cette référence mondiale. L’écart ne raconte pas tout, mais il résume assez bien la situation : le Royaume-Uni dispose de lanceurs compétitifs, sans parvenir aujourd’hui à installer l’un d’entre eux parmi les hommes qui jouent régulièrement les grandes médailles.

Le contraste est particulièrement frappant au regard de l’histoire britannique. Steve Backley reste le dernier lanceur du Royaume-Uni à avoir occupé durablement le sommet de la discipline. Sa carrière dans les années 90, marquée notamment par trois médailles olympiques, dont deux en argent, appartient désormais à une autre époque. Depuis, le javelot britannique n’a plus retrouvé une présence comparable au plus haut niveau international. Cette situation est d’autant plus intrigante que le cricket et le javelot partagent plusieurs qualités fondamentales. Il ne s’agit pas du même geste, et réduire l’un à une version modifiée de l’autre serait une erreur. Mais les deux disciplines reposent sur une logique commune : produire de la vitesse avec l’ensemble du corps, puis la transmettre progressivement jusqu’à la main au moment de la libération.

Dans les deux cas, le bras ne travaille donc jamais seul. Les appuis, les jambes et les hanches participent à la création de vitesse, avant que le tronc puis l’épaule, le coude et la main ne transmettent cette énergie vers la balle ou le javelot. Cette chaîne cinétique est particulièrement visible chez les lanceurs rapides de cricket, comme l’était notamment dans sa jeunesse Pathirage, qui doivent eux aussi transformer leur course d’approche et leurs appuis en une action extrêmement rapide du haut du corps. Le javelot possède naturellement ses propres contraintes. La course d’élan, le placement du corps, le blocage de l’appui avant et l’angle de sortie de l’engin demandent une technique spécifique. Le cricket impose, de son côté, notamment la contrainte d’une livraison avec le bras tendu et une exigence de précision qui distingue profondément les deux mouvements. Pourtant, les qualités physiques et motrices se recoupent : explosivité, coordination, vitesse, puissance des jambes et des hanches, mobilité et vitesse du tronc et de l’épaule, ainsi que capacité à transmettre l’énergie au moment précis de la libération.

C’est sans doute pour cette raison que la passerelle peut fonctionner dans les deux sens. Un sportif formé au cricket ne devient évidemment pas automatiquement un bon lanceur de javelot, mais il peut déjà posséder une partie des qualités nécessaires à son apprentissage. Et inversement, l’histoire du cricket offre plusieurs exemples d’athlètes ayant commencé dans les lancers avant de faire un autre choix sportif.

Le cas d’Ian Pont est, à cet égard, particulièrement révélateur. Ancien joueur de cricket britannique, Pont a brièvement pratiqué le javelot et atteint, après seulement quelques semaines d’apprentissage technique, 72 mètres, alors standard de qualification olympique. Margaret Whitbread, alors figure majeure de l’entraînement britannique du javelot, avait été suffisamment impressionnée pour déclarer qu’il possédait « the most natural throwing arm this side of the Iron Curtain » . Pont n’a finalement jamais poursuivi cette carrière, son contrat dans le cricket l’emportant sur cette possibilité.

Ce précédent donne une dimension particulière au paradoxe britannique. Si les nations d’Asie du Sud et des Caraïbes, où le cricket constitue une part importante de la culture sportive, produisent aujourd’hui plusieurs lanceurs de très haut niveau, pourquoi le Royaume-Uni, pays historique du cricket, peine t-il à transformer un vivier comparable en réussite au javelot ?

Lucy Bull et Edward Scott, deux médailles internationales qui posent une vraie question

Les résultats de Rieti ne permettent pas encore de répondre à cette interrogation. Ils donnent toutefois au Royaume-Uni deux raisons concrètes de s’y intéresser car aux championnats d’Europe U18 cet été, le javelot Britannique a connu des résultats non observés depuis bien longtemps, deux médailles : une en or, l’autre en argent.

Edward Scott avait déjà montré sa régularité avant les championnats. Avec 72,38 m, il occupait la quatrième place des bilans mondiaux U18 de l’année avant Rieti et figurait parmi les principaux candidats aux médailles. En finale, il a lancé à 70,02 m pour prendre l’argent, derrière le Finlandais Jere Murto leader mondial avec son impressionnant 80,41 m. Sa médaille ne constitue donc pas une surprise mais confirme qu’il fait bel et bien partie des meilleurs lanceurs dans sa catégorie.

Le cas de Lucy Bull est toutefois encore plus directement lié à la question qui traverse le javelot britannique. Elle est arrivée à Rieti avec la sixième meilleure performance U18 mondiale de l’année. Sur place, elle a su élever son niveau : d’abord avec un lancer à 54,98 m en qualifications, puis 56,60 m en finale, soit un gain total de 2,57 m sur son record personnel au cours du championnat. Elle a ainsi remporté le premier titre européen U18 britannique de l’histoire dans cette spécialité. Mais Bull n’est pas seulement une spécialiste du javelot. Elle possède également un parcours de haut niveau dans le cricket, avec notamment un appel à la Glamorgan Academy, une place dans le groupe féminin du Gloucestershire et une présence sur son Elite Player Pathway. Après son titre européen, elle a expliqué avoir arrêté le cricket cette année afin de se concentrer sur le javelot, tout en reconnaissant que les deux disciplines pouvaient s’aider mutuellement. Cette double casquette fait d’elle un cas particulièrement intéressant. D’un côté, son expérience du cricket a pu contribuer au développement de qualités utiles au javelot. De l’autre, elle illustre le risque auquel une discipline moins médiatisée peut être confrontée : celui de voir un athlète exceptionnellement doué pour le lancer choisir finalement une autre carrière.

L’histoire de Deandra Dottin rappelle d’ailleurs que ce choix existe réellement. Avant de devenir l’une des grandes figures du cricket des West Indies, la Barbadienne avait obtenu des résultats internationaux dans plusieurs disciplines de lancer, dont le javelot. Son parcours s’est ensuite définitivement orienté vers le cricket. Ian Pont et Dottin représentent deux histoires différentes, mais qui soulignent la même réalité : disposer d’un talent naturel pour le lancer ne garantit pas qu’il restera dans l’athlétisme.

Sa décision de mettre le cricket entre parenthèses en 2026 pour privilégier le javelot a une importance qui dépasse son seul cas personnel. Elle montre qu’un athlète britannique disposant d’un profil susceptible de réussir dans les deux sports peut, au moins pour le moment, choisir le javelot. Le véritable enjeu pour le Royaume-Uni n’est peut-être donc pas de chercher une explication unique à son retard actuel. La culture du cricket ne crée pas mécaniquement des champions de javelot. Elle peut en revanche constituer un environnement dans lequel certaines qualités particulièrement utiles au lancer sont déjà présentes. Reste alors à identifier ces profils, à leur proposer les conditions nécessaires pour progresser et, surtout, à éviter que les plus prometteurs ne quittent systématiquement l’athlétisme avant d’avoir découvert jusqu’où leur potentiel peut les mener.

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About the Author

Arthur Le Neel

Author

Fondateur et rédacteur de Britannia Sport, je couvre depuis 2023 l’actualité du sport britannique, avec un intérêt particulier pour les jeunes talents et les équipes nationales. Passionné notamment de football, d’athlétisme, de rugby et de natation, j’ai construit ma vision du sport à travers les grandes compétitions internationales, où le pays passe avant les individualités. Amateur de statistiques, j’aime mettre en lumière des athlètes ou des disciplines souvent moins médiatisés tout en offrant une couverture variée et rigoureuse du sport britannique.

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