Depuis trois ans, la gymnastique artistique masculine britannique vit un âge d’or qui lui paraissait encore inimaginable il y a une décennie lorsque seul la légende Max Whitlock entretenait les espoirs de médailles mondiales. Aux Championnats du monde 2025 organisés à Jakarta, Jake Jarman et Luke Whitehouse ont signé un retentissant doublé sur l’épreuve du sol, dominant le double champion olympique en titre Carlos Yulo, et confirmant que le Royaume-Uni possède aujourd’hui l’un des meilleurs collectifs de la planète. Ces résultats, obtenus par deux athlètes de seulement 23 et 22 ans, sont le symbole d’un mouvement britannique devenu ambitieux, structuré et totalement décomplexé face aux nations historiques de la discipline.

Du déclic de Liverpool 2022 à la montée en puissance continue des britanniques
Pour comprendre la portée de ce doublé mondial, il faut remonter à 2022. Cette année-là, à Liverpool, les Mondiaux à domicile lancent un véritable tournant dans l’histoire de la gymnastique britannique. Giarnni Regini-Moran y décroche le titre mondial au sol, Courtney Tulloch repart avec le bronze aux anneaux et l’équipe masculine monte aussi sur le podium, une performance longtemps attendue. Ces résultats marquent un changement de statut : le Royaume-Uni n’est plus un outsider, il devient un candidat crédible à la victoire dans chaque grand rendez-vous.
L’année 2022 se poursuit même avec une Europe triomphale pour les hommes en bleu. À Munich, le Royaume-Uni est sacrée championne d’Europe par équipes pour la deuxième fois seulement de son histoire, portée par l’éclosion d’une nouvelle génération. Joe Fraser qui était l’un des plus expérimenté rafle le titre continental au concours général et aux barres parallèles, tandis que Jake Jarman remporte l’or au saut de cheval et ajoute un bronze au sol. Tulloch, encore lui, va aussi chercher le bronze aux anneaux. C’est dans ce contexte euphorique que l’on était sur le point de découvrir un jeune gymnaste explosif et aérien : Luke Whitehouse.
Au fil des compétitions suivantes, les médailles britanniques s’accumulent. En 2023, à Anvers, Jarman devient champion du monde au saut de cheval, un exploit majeur qui confirme son potentiel d’artiste aérien hors norme. En parallèle, Whitehouse s’impose de plus en plus comme le maître du sol en Europe. Il est titré en 2023, puis conserve son sacre en 2024, une rareté dans un agrès où la concurrence est redoutable. Il devient même le premier Britannique à réussir un doublé continental sur un même appareil.
En 2024, les Jeux olympiques de Paris offrent une nouvelle scène pour mesurer la progression britannique dans le concert mondial. Jake Jarman y décroche la médaille de bronze au sol, s’offrant sa toute première récompense olympique alors que Carlos Yulo, qui règne sur la discipline, termine en or avant de s’adjuger également le titre olympique au saut. La délégation masculine termine au pied du podium par équipes, mais revient avec un second podium individuel grâce à Harry Hepworth, médaillé de bronze au saut de cheval.
L’histoire continue en 2025 avec des Championnats d’Europe remarquables : nouveau titre continental par équipes, troisième consécutif pour les Britanniques. Whitehouse réalise un triplé historique et sans précédent en remportant une troisième couronne européenne au sol. Hepworth prend l’argent sur le même agrès et Jarman, encore fidèle à ses standards, termine vice-champion d’Europe au saut. En l’espace de trois saisons, la gymnastique britannique a construit une dynamique que seules quelques nations au monde sont capables d’entretenir. Et Jakarta allait en être la démonstration la plus éclatante.
Jakarta 2025 : une finale à haute intensité et un doublé d’anthologie
Au sol, l’attente était immense. Jarman et Whitehouse, avant le début des compétitions, figuraient déjà parmi les favoris, et leurs qualifications prouvent qu’ils n’étaient pas venus en Indonésie pour observer les autres jouer le titre. Jake Jarman prend rapidement les commandes du concours avec un exercice de haute difficulté noté 14.700. Une composition à 6.300 en note D assortie d’une exécution à 8.400 confirme son ambition : viser la médaille d’or en finale. Luke Whitehouse, lui, n’est pas aussi propre et se retrouve en huitième et dernière position qualificative avec 13.866, une note loin de refléter son statut de triple champion d’Europe, mais suffisamment pour conserver toutes ses chances, les compteurs étant remis à zéro pour la finale. À ce moment précis, il lui est indispensable de se reprendre en finale s’il veut espérer monter sur le podium mondial pour la première fois de sa carrière.
Tout se joue le vendredi matin, sous la lumière brûlante de Jakarta. Whitehouse ouvre l’ultime rotation des qualifiés en se présentant en premier, qualification oblige. Il signe alors une prestation d’un très haut niveau, plus précise, plus solide, avec une difficulté à 6.100 et une exécution de 8.566 qui montrent combien il a su corriger ses imprécisions de la veille. Avec 14.666, il s’installe fermement en tête. Et son score devient la cible officielle de tous les favoris. Après plusieurs passages d’outsiders, Carlos Yulo, double champion olympique de Paris 2024 sur le sol et le saut de cheval, s’élance à son tour pour tenter de préserver son trône. Mais malgré une grande qualité acrobatique, il ne parvient pas à égaler la propreté du Britannique et doit se contenter de 14.533. Pour la première fois depuis Paris, Yulo est dominé par un britannique.
Jarman, dernier à s’élancer comme le veut la règle, porte alors toute la pression de son statut de meilleur qualifié. Et c’est justement dans ces instants où les champions se révèlent. Sa routine est enivrante, stratosphérique même, parfaitement contrôlée dans ses réceptions, effaçant presque totalement la pénalité de 0.10 infligée sur son exercice pour un pied hors du carré de réception. Avec un score final de 14.866, il laisse éclater toute sa puissance et sa maturité sportive. Il dépasse Luke Whitehouse pour décrocher le deuxième titre mondial de sa carrière sur un appareil individuel, mais surtout le tout premier sur le sol. L’image est forte : deux gymnastes britanniques débordant de sourire sur le podium, encadrant Carlos Yulo pourtant champion olympique de la discipline, l’icône que tout le monde pensait intouchable. L’ordre mondial a changé.
En l’attente de la fin de la compétition et des autres finales d’agrès, ces deux héros du jour incarnent la nouvelle génération britannique audacieuse, technique et mentalement prête à dominer les grandes scènes. Jake Jarman confirme son statut de référence mondiale sur les agrès explosifs et d’acrobatie extrême, tandis que Luke Whitehouse valide définitivement son rang de prince européen du sol désormais élargi au monde entier. Le Royaume-Uni brandit fièrement, une fois encore, ses couleurs et son drapeau parmi les meilleurs gymnastes de la planète.